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Violences conjugales «Les mentalités avancent, mais tout est encore à construire»

Violences conjugales «Les mentalités avancent, mais tout est encore à construire»

Depuis 12 ans, Anne-Thalia CRESPO, chargée d’accueil juridique et social au Point d’accès au droit du 20e arrondissement de Paris, référente violences conjugales, s’engage auprès des victimes de violences.

 

Anne-Thalia, comment t’es-tu retrouvée à t’occuper plus particulièrement des femmes victimes de violence au PAD 20 ? Le 20e arrondissement de Paris est-il un lieu où se concentre des problématiques particulières aux femmes ?

 

J’ai rejoint Droits d’urgence en 2005 avec un double diplôme d’attachée de presse et d’assistante juridique. Entre 2005 et 2006, j’étais bénévole sur le dispositif « Barreau de Paris Solidarité » dont Droits d’urgence était déjà partenaire. En 2006, le PAD 20 a ouvert ses portes, avec la volonté de la Ville de Paris d’en créer une structure spécifique pour les violences faites aux femmes avec des permanences juridiques dédiées assurées notamment par le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles (CIDFF), Paris Aide aux Victimes (PAV) et les avocats du Barreau de Paris. L’aventure a commencé au mois de février 2006 avec la mise en place d’un accueil « renforcé » pour les victimes de violences conjugales qui s’est peu à peu développé. J’ai été formée au repérage et à l’accompagnement des victimes par différentes personnalités engagées. Et, j’ai, par la suite, dans le cadre de mon travail au PAD 20, validé un Diplôme d’Etat d’Educatrice Spécialisée.

Le 20e est l’un des arrondissements les plus denses de la capitale. C’est donc un lieu où se concentrent de problématiques fortes. En 11 ans, l’activité d’accueil n’a cessé de croître. Le nombre de signalements et de mises en place de « Téléphones Grave Danger » dans le 20e arrondissement de Paris est très important. Depuis 2007, avec les acteurs engagés dans l’arrondissement (travailleurs sociaux, policiers, juristes…), nous avons créé le Réseau Violences Conjugales 20e, qui permet de réunir l’ensemble des métiers pour travailler ensemble sur des situations individuelles rencontrées dans nos services. Une grande majorité des femmes suivies au PAD 20 habitent le 20e arrondissement de Paris, mais l’ensemble des arrondissements est concerné : les violences conjugales touchent tout le monde, toutes les catégories socio-professionnelles, toutes les nationalités.

La forte activité dans le 20e arrondissement s’explique aussi par le soutien et l’impulsion donnée par la mairie d’arrondissement : le PAD 20 est désormais très bien identifié par les victimes de violences et est devenu un lieu ressource par les professionnels parisiens.

 

 Au fil des années, à travers ton travail, comment as-tu vu évoluer la problématique des violences faites aux femmes ? À quels types de violences es-tu confrontée ?

 

Mon travail a énormément évolué. De 2006 à aujourd’hui, les violences conjugales sont devenues moins taboues, mieux identifiées. Il y a dix ans, peu de femmes disaient « je suis victime », c’était à moi de les interroger. Aujourd’hui, nous sommes parvenus à faire sortir ce tabou de la sphère intime. Avant, encore, les professionnels disaient « cela ne nous regarde pas ». Aujourd’hui, cela n’arrive plus. Plus les professionnels sont formés, plus la situation évolue dans le bon sens. De même, plus les réseaux partenariaux se sont développés et les situations des victimes sont ainsi prises en compte à leur juste « urgence ». En résumé, plus nous en parlons, plus les victimes se sentent autorisées à pousser notre porte pour dire « J’ai besoin d’aide ». Ce sont d’excellents signes qui montrent que notre action fonctionne.

Cela dit, malgré l’effort de formation mis en place, il reste de nombreux dysfonctionnements, qui expliquent le fait que très peu de victimes déposent plainte encore aujourd’hui, et que très peu de plaintes aboutissent. Il existe également encore trop de personnes qui ne savent pas que ce qu’elles vivent est constitutif de violences conjugales (pas d’accès au compte bancaire, ne pas manger à sa faim, être enfermée au domicile…).

Le fait de questionner systématiquement les personnes qui viennent dans nos services permet de détecter de nombreuses situations de violences. Au PAD 20, nous avons cette pratique depuis 11 ans : lorsqu’une personne sollicite un rendez-vous en droit de la famille, qu’elle soit homme ou femme, nous demandons systématiquement s’il y a des violences dans le couple. On observe que près de la moitié d’entre elles répondent positivement. Ce questionnement systématique permet de détecter des situations qui ne se font pas connaître d’elles-mêmes.

L’évolution est donc paradoxale : les mentalités avancent, mais tout est encore à construire, notamment concernant la problématique du viol conjugal, encore très peu admise. Aujourd’hui, je suis confrontée à des cas de violences sexuelles (viol, pratiques sexuelles non désirées, obligation de voir des vidéos à caractère pornographique…), psychologiques (harcèlement moral, insultes, mutisme, menaces de mort, d’enlèvement d’enfants, interdiction de parler à quelqu’un, de sortir, se servir des enfants comme menace), économiques (ne pas disposer d’un compte bancaire, compte bancaire géré par le partenaire, non accès aux prestations familiales, ne pas manger à sa faim, ne pas pouvoir travailler), administratives (rétention ou destruction des documents personnels, chantage au titre de séjour, fausses déclarations) et physiques (bousculades, gifles, coups avec ou sans arme, étranglement, tirer les cheveux…).

 

Dans ton quotidien, est-il difficile de séparer ton engagement professionnel, en tant que chargée d’accueil, et ton engagement personnel, en tant que femme et citoyenne ?

 

Cela fait bientôt 12 ans que je me lève chaque matin, toujours aussi passionnée par mon travail, avec la volonté de faire avancer la problématique des violences conjugales et pour suivre au mieux les victimes. Bien sûr, ces situations continuent de m’accompagner dans ma vie de tous les jours. Mais si j’arrive à tenir depuis toutes ces années, c’est parce qu’il y a une vraie coupure lorsque je sors du travail. Je ne porte pas les violences conjugales sur mon dos. Je suis concernée, militante, professionnellement, mais m’attache à ce que cela ne pèse pas sur ma vie personnelle.

Mon engagement s’explique aussi par le fait qu’à mon sens, encore trop peu de moyens financiers sont alloués à cette cause : il y a un fossé très important entre l’intérêt qu’on porte à cette problématique et les moyens accordés aux acteurs engagés au quotidien auprès des victimes de violences conjugales.

 

Droits d’urgence vient en aide aux personnes en situation de précarité. Les violences subies par les femmes conduisent-elle à une forme de précarité ?

 

Les violences conjugales conduisent à l’exclusion et à la précarité car elles entraînent l’isolement et une exclusion d’accès aux droits fondamentaux : la personne est privée du droit de s’exprimer, de faire des choix propres, de vivre. Les victimes de violences conjugales, lorsqu’elles décident de partir, se retrouvent très souvent confrontées à une précarité économique ce qui est une double peine et cela concernent toutes les catégories socioprofessionnelles.

Dénoncer les violences, c’est prendre le risque de se retrouver sans rien : il faut pouvoir, parfois, se retrouver avec ses enfants dans un lieu d’hébergement sans ressources, sans protection sociale propre, en rupture totale de droit…

Nous avons mis en place des formations des juristes, chargés d’accueil et coordinateurs de Droits d’urgence pour justement être en mesure de mieux accueillir et accompagner les victimes de violences conjugales.

 

Comment parviens-tu à construire une relation de confiance avec les femmes et les hommes qui se présentent au PAD 20 ? Comment la confiance parvient-elle à demeurer lorsque de nouveaux acteurs (juristes, psychologues, travailleurs sociaux, sages-femmes) que les personnes victimes ne connaissent pas entrent en jeu ?

 

Il y a deux façons de rentrer en contact : soit la personne est orientée par un professionnel, soit elle pousse elle-même la porte. La situation n’est alors pas la même.

Dans le premier cas, une partie de la confiance est déjà installée car le professionnel explique en amont mon travail. De mon côté, je vais commencer par expliquer ma mission, faire un état des lieux, ne pas forcément commencer par « qu’est-ce que vous avez à dire ? ». Je lui explique qu’elle est libre d’engager des démarches avec nous. Il s’agit ensuite de veiller à respecter le temps de la personne : parfois, certaines vont venir une ou deux fois puis réaliser leurs actions seules. D’autres vont avoir un besoin d’accompagnement plus soutenu et vont s’appuyer sur les services que nous proposons. Pour moi, si la personne revient, le lien de confiance est installé, et il est extrêmement rare que la personne ne revienne pas.

Créer ce lien de confiance, c’est la base de notre travail. Il s’agit de dire la vérité, de travailler avec la personne et pas pour elle : c’est son parcours. Il s’agit de faire avec, de ne pas décider pour elle, de l’accompagner en fonction de ses choix. Par exemple, si une femme décide de ne pas porter plainte, j’adapte, avec les autres professionnels, l’accompagnement mis en place. En réalité, c’est davantage une proposition qui est faite, c’est à elle de décider si l’accompagnement est nécessaire à un moment, ou s’il ne l’est plus à un autre moment.

Ensuite, mon rôle consiste aussi à expliquer la spécificité et le rôle de chaque professionnel vers laquelle la personne va être orientée : policier, juriste, avocat, travailleur social, juge… Souvent, les personnes ne les connaissent pas. Le fait de donner ces informations permet à la victime de mieux s’orienter dans son parcours.

Le cœur de mon travail est de mettre en lien des professionnels qui travaillent autour de la situation de la personne. Il y a un échange constant entre les juristes et l’accueil renforcé. Je vais proposer à la personne de rencontrer des acteurs divers (policiers, juristes, assistante social, psychologue…), puis nous travaillons en équipe, en réseau, notamment avec les juristes de Doits d’urgence, du CIDFF, de Paris Aide aux Victimes, les avocats du Barreau de Paris. Il n’y a donc pas de coupure : on ne renvoie pas la personne vers un interlocuteur X, on assure une continuité, un lien avec les autres professionnels, qui permet de créée autour de la personne un réseau qui lui est personnel.

 

La fracture administrative et numérique est l’un des grands enjeux juridiques aujourd’hui. Dans quelle mesure le numérique et le projet DroitDirect.fr peuvent-ils apporter de nouvelles solutions aux femmes victimes de violences ?

 

La plateforme DroitDirect.fr, qui sera expérimentée prochainement sur la question des violences conjugales, est un atout professionnel majeur, car elle permettra de mettre en relation des professionnels, des victimes, de simplifier et fluidifier les liens.

Aujourd’hui, la majorité des personnes qui viennent au PAD me sont orientées par un professionnel. Or, il y a de trop nombreuses personnes qui ne sont pas suivies par un professionnel (de service social ou autre). Internet est un moyen d’ouverture vers l’extérieur. La plateforme permettra de repérer des victimes qui sont « hors champ », qui ne sollicitent pas les services de droit commun : il s’agira de permettre à la victime de s’orienter et de pousser une porte seule.

Le travail de Droits d’urgence depuis 22 ans est d’intervenir dans des lieux fréquentés par les personnes exclues pour faciliter l’accès à leur droit sans qu’elles aient besoin d’aller le chercher. D’autres lieux (PAD, Maisons de Justice et du Droit) ont également été créés. L’intérêt de DroitDirect.fr est de permettre d’identifier d’autres types de situation et de faciliter la mise en relation avec les professionnels. En arrivant sur le portail de DroitDirect.fr, elle saura ce qui existe autour d’elle, tous les relais d’accès aux droits sociaux, juridiques, judiciaires, médicaux, administratifs… L’idée est de réunir tous ces services sur un même site pour les rendre plus visibles et plus accessibles.

Aujourd’hui, nous savons travailler ensemble, en réseau, notamment dans le cadre du Réseau violences conjugales 20e. Il faut que toutes les personnes et notamment les victimes puissent avoir une visibilité de tous ces services, de tous ces professionnels. Et la plateforme DroitDirect.fr offrira cela.